L’observation répétée d’une baleine difficile à apercevoir dans un lieu inhabituel pourrait révéler l’existence d’une tradition culturelle.
Des baleines à bec de Baird dans des eaux peu profondes
À plusieurs reprises, des scientifiques ont vu un groupe de baleines à bec de Baird (Berardius bairdii) s’ébattre dans les eaux peu profondes autour des îles du Commandeur, à la frontière entre l’océan Pacifique et la mer de Béring. Ce comportement a de quoi surprendre : comme toutes les baleines à bec, celles de Baird vivent habituellement en eaux profondes.
Pourtant, de 2008 à 2019, une équipe dirigée par la biologiste marine Olga Filatova et Ivan Fedutin, de l’université du Danemark du Sud, a aperçu ce groupe chaque année dans des eaux de moins de 300 mètres de profondeur.
« C’est inhabituel pour cette espèce », affirme Olga Filatova, dans ce qui pourrait bien être un euphémisme.
Les baleines à bec comptent parmi les cétacés les plus mystérieux et les plus difficiles à observer. Elles fréquentent généralement des milieux parmi les plus inhospitaliers de la planète pour l’être humain et plongent très profond : à la recherche de leurs proies, les baleines à bec de Baird descendent jusqu’à 3 000 mètres, dans les eaux froides et sombres de la zone bathypélagique.
Ces habitudes expliquent pourquoi elles sont rarement aperçues et restent peu étudiées : leur mode de vie se prête mal aux observations humaines. En 2008, près des îles du Commandeur, Olga Filatova et Ivan Fedutin ont toutefois fait une rencontre qui allait profondément modifier notre compréhension de ces créatures énigmatiques.
« Nous étions là pour chercher des orques et des baleines à bosse. Nous avons donc simplement noté que nous avions vu un groupe de baleines à bec de Baird, sans aller beaucoup plus loin », se souvient Olga Filatova. « Mais nous les avons aussi revues les années suivantes et, au bout de cinq ans, nous avons soupçonné qu’il s’agissait d’une communauté stable fréquentant régulièrement la même zone. »
Un groupe résident et des baleines de passage
Les scientifiques ont alors commencé à observer ces animaux de plus près. Ils ont consigné les lieux où ils les apercevaient, leur nombre et le retour éventuel des mêmes individus d’une année sur l’autre. Au cours des 12 années d’étude, ils ont ainsi recensé 186 baleines distinctes.
Cette population comprenait un noyau de 79 baleines observées pendant au moins deux années et revenues à plusieurs reprises au même endroit. Les chercheurs les ont classées dans le groupe résident. Les 107 autres individus n’ont été vus qu’une seule fois et ont été considérés comme des baleines de passage.
Certaines de ces dernières ne faisaient que passer, mais 61 ont été observées en interaction avec le groupe résident. Parmi elles, sept ont été aperçues dans les eaux peu profondes, un milieu pourtant considéré comme très inhabituel pour l’espèce.
Une possible tradition culturelle chez les baleines à bec de Baird
Selon l’équipe, ces observations semblent témoigner de l’apparition et de la transmission de traditions culturelles.
« Les baleines de passage connaissent moins bien les conditions locales que les résidentes et cherchent donc généralement leur nourriture aux profondeurs habituelles pour leur espèce », explique Olga Filatova.
« Pourtant, nous avons bien observé certaines baleines de passage dans la zone peu profonde. Ces individus avaient eu une forme de contact social avec les résidentes. C’est forcément au cours de ces contacts qu’ils ont découvert les eaux peu profondes et leurs avantages. »
Les chercheurs pensent que les baleines de passage apprennent les avantages de cet endroit en observant, en côtoyant et en imitant les résidentes, comme cela a déjà été constaté chez d’autres animaux, notamment des cétacés. Ce type de transmission culturelle existe aussi chez les orques, chez lesquelles des phénomènes de mode sociale ont été observés.
Les orques, les dauphins et d’autres baleines se transmettent également des techniques de chasse adaptées à différents types de proies. Un individu découvre par exemple une nouvelle manière d’agir ou d’accéder à de la nourriture, puis d’autres l’apprennent et l’imitent, jusqu’à ce que la pratique se répande dans le groupe.
« Cela devient une tradition culturelle, et c’est la première fois qu’une tradition culturelle est observée chez les baleines à bec », indique Olga Filatova.
Si les comportements culturels complexes des cétacés ne sont peut-être pas surprenants, cette découverte suggère néanmoins que leur comportement est moins facile à prévoir qu’on ne le pensait. Elle a aussi des conséquences pour les efforts de protection de ces animaux dans un monde qui évolue rapidement et profondément.
« Cela signifie qu’on ne peut pas s’attendre à ce que tous les individus d’une même espèce se comportent de la même façon », explique Olga Filatova. « Cela complique la planification de la protection des espèces. Dans ce cas précis, par exemple, on ne peut pas partir du principe que les baleines à bec vivent uniquement au large, en eaux profondes. Nous avons montré qu’elles peuvent aussi vivre dans des eaux peu profondes et côtières. Il existe peut-être d’autres habitats différents que nous ne connaissons pas encore. »
Les travaux de l’équipe ont été publiés dans la revue Animal Behaviour.






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